Thomas Allard /

3 QUESTIONS À Geneviève Almouzni, directrice de recherche à l’Institut Curie, et coordinatrice scientifique du programme de recherche France 2030 « Identités et destins cellulaires » (PEPR Cell-ID). L’objectif est d’identifier comment des cellules dévient de leur trajectoire normale avec l’espoir de trouver de meilleures stratégies pour lutter contre les cancers du cerveau chez les enfants
Sommaire
- 1- Quel est le lien entre l’étude du devenir des cellules et les cancers pédiatriques du cerveau ?
- 2- Que se passe-t-il lorsqu’une cellule dévie de sa trajectoire normale ?
- 3- Quelles stratégies thérapeutiques espérez-vous faire émerger grâce à ce programme de recherche ?
1- Quel est le lien entre l’étude du devenir des cellules et les cancers pédiatriques du cerveau ?
Geneviève Almouzni : Dans certains cancers pédiatriques du cerveau, dont ceux ciblés par le programme de recherche Cell-ID, des mutations spécifiques touchent les histones. Ces protéines, localisées dans le noyau des cellules, contribuent à la régulation du fonctionnement du génome : en effet, en jouant sur le niveau de compaction de l’ADN, l’expression du génome peut être modulée.
La découverte de l’existence de ces mutations des gènes histones, ou oncohistones, il y a une douzaine d’années a déjà permis d’identifier différents types de cancers pédiatriques sur lesquels nous pourrions développer des traitements et des diagnostics.
Mais pour ce faire, il est nécessaire de mieux comprendre toute une série d’évènements et de paramètres que l’on ne maitrise pas encore totalement. Il sera notamment nécessaire de détecter les signaux au niveau cellulaire et moléculaire qui nous permettent d’identifier des déviations dans les destins cellulaires.
2- Que se passe-t-il lorsqu’une cellule dévie de sa trajectoire normale ?

Geneviève Almouzni : La nature des cellules peut changer au cours du temps, notamment sous l’effet de leur environnement ou encore du fait de l’influence des cellules voisines. Cela se produit par exemple dans un contexte normal au cours du développement des organismes, afin de former des tissus spécifiques.
Mais dans certains cas, la différenciation de certaines cellules peut être interrompue et ces cellules restent alors bloquées dans un état dans lequel elles continuent de proliférer de manière anormale. Il s’agit d’un exemple illustrant comment elles dévient de leur trajectoire normale. De tels évènements aboutissent parfois à la formation de tumeurs à l’image de celles auxquelles nous nous intéressons dans le cadre du PEPR Cell-ID.
Pour étudier ces destins cellulaires, nous travaillons sur différents modèles, tels que des insectes comme la drosophile qui sont des systèmes expérimentaux plutôt simples. Cependant, nous tentons en parallèle de développer des modèles plus complexes, capables de mimer les régions du cerveau dans lesquelles les tumeurs se développent.
L’idée est de partir de cellules en culture que l’on pourrait pousser dans un programme de développement pour se différentier en cellules correspondants précisément à des sous-régions du cerveau. Cela nous permettrait de suivre précisément les trajectoires individuelles de ces cellules.
3- Quelles stratégies thérapeutiques espérez-vous faire émerger grâce à ce programme de recherche ?
Geneviève Almouzni : Nous serons peut-être un jour en capacité de pouvoir remettre dans le bon chemin les cellules qui dévient de leur trajectoire normale. Mais cela nécessiterait d’identifier précisément à quel endroit intervient le blocage, et donc de cibler spécifiquement les facteurs moléculaires impliqués dans cette déviation.
Cela pourrait notamment passer par le développement de petites molécules capables d’agir sur les facteurs d’intérêt identifiés grâce aux efforts de notre communauté scientifique au sein du programme Cell-ID.
Tout l’enjeu à terme est de parvenir à développer une médecine cellulaire dite « d’interception ».
L’idée est d’intervenir précocement sur un problème d’ordre médical, avant même que les symptômes de la pathologie ne se manifestent.
En détectant les éléments déclencheurs au plus tôt, nous pourrions améliorer grandement le diagnostic, et enrayer le risque de progression de la maladie.
Propos recueillis par Thomas Allard
Avec le soutien du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation